“La défaite du gouvernement génocidaire n’a pas fait disparaître les ideologies” – Amb. Joseph Mutaboba
À la présentation du numéro spécial 211 de la revue Dialogue, vendredi 25 septembre à la Bibliothèque publique de Kigali, l’ambassadeur Joseph Mutaboba a appelé à examiner la persistance des idéologies ayant contribué au génocide perpétré contre les Tutsi en 1994, la persistance de l’idéologie du génocide en RDC et dans la région des Grands Lacs.

Pour Joseph Mutaboba, une question reste insuffisamment posée lorsqu’il est question des leçons du génocide de 1994: qu’est-il advenu de l’idéologie politique après la défaite du gouvernement qui avait organisé le génocide?
“Une armée peut être vaincue. Un appareil d’État peut être démantelé. Aucun de ces événements ne garantit que les idées, les réseaux et les incitations politiques qui ont rendu le génocide possible ont disparu”, a-t-il déclaré.
Selon lui, certains responsables et participants au génocide ont fui vers ce qui était alors le Zaïre, aujourd’hui la RDC, avec une population civile beaucoup plus importante qui traversait également la frontière à la recherche de refuge. Dans les années suivantes, des organisations armées ont changé de noms et de dirigeants, noué de nouvelles alliances et adapté leur fonctionnement aux réalités politiques et sociales congolaises.
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Parallèlement, les discours présentant les Tutsi comme des étrangers ou une menace existentielle ont trouvé de nouvelles expressions dans les débats sur la citoyenneté, la terre et le pouvoir.

Mutaboba a toutefois insisté sur une distinction: cela ne signifie pas que tous les conflits dans l’est de la RDC sont une continuation de 1994. Mais, selon lui, une analyse de l’insécurité régionale qui exclut les événements de 1994 reste incomplète.
De l’idéologie à l’exclusion
L’ambassadeur a défini l’idéologie génocidaire comme allant au-delà des préjugés et des discours hostiles. Elle devient particulièrement dangereuse lorsqu’elle présente un groupe comme n’appartenant pas véritablement à la société, comme une menace pour la survie des autres et comme pouvant, pour cette raison, être privé de ses droits ou éliminé.
Cette dynamique se renforce lorsqu’elle se traduit par l’exclusion administrative, l’intimidation organisée, la mobilisation armée et l’impunité.
Revenant sur l’histoire du Rwanda, Mutaboba a estimé que le pouvoir colonial avait rigidifié certaines identités à travers des théories raciales et des classifications administratives. Après l’indépendance, les régimes de Grégoire Kayibanda et de Juvénal Habyarimana ont, selon lui, poursuivi des politiques d’exclusion, de massacres périodiques et d’exil forcé, tout en présentant les Tutsi comme une menace étrangère.
En 1994, a-t-il rappelé, le génocide a été exécuté à travers le leadership politique, les milices, la propagande et les structures administratives locales. Il ne s’agissait donc pas, selon son analyse, d’une soudaine “explosion tribale”.
Les FDLR et la question de la citoyenneté
La défaite du gouvernement génocidaire en juillet 1994 a mis fin à son contrôle du Rwanda, mais n’a pas conduit toutes les personnes responsables devant la justice ni dissous toutes les organisations capables de préserver les mêmes objectifs, a poursuivi Mutaboba.
Trois décennies plus tard, il considère que les FDLR restent liées aux problèmes de sécurité dans l’est de la RDC et au Burundi.
L’ambassadeur a également insisté sur la situation des Tutsi congolais. Leur citoyenneté, a-t-il affirmé, ne devrait pas dépendre de leur langue, de leurs liens familiaux avec le Rwanda ou d’accusations de sympathie envers un mouvement armé comme le M23.
Les autorités peuvent contester les actions du M23 et enquêter sur des individus ou des actes précis, mais elles ne devraient pas transformer ces différends en présomption qu’une communauté congolaise entière serait étrangère.

“Le génocide est en cours”
Mutaboba a appelé à la précision dans l’analyse des violences. Tous les discours haineux ne constituent pas une incitation directe au génocide, a-t-il relevé, et toute attaque contre un civil tutsi ne constitue pas nécessairement la preuve d’une campagne génocidaire coordonnée. De même, la critique du gouvernement rwandais ne constitue pas en elle-même un déni du génocide.
Mais cette précision ne doit pas conduire à attendre qu’une intention exterminatrice soit établie devant un tribunal avant de protéger les personnes menacées.
“Le génocide est en cours. Les menaces sont là, documentées, mais les gens détournent le regard”, a-t-il déclaré.
L’ambassadeur a parallèlement reconnu que les conflits de l’est de la RDC ont des causes multiples: faiblesse de l’État, conflits fonciers et liés au pouvoir coutumier, différends sur la citoyenneté, compétition pour les ressources, corruption, interventions étrangères et actions de nombreux groupes armés.
Il a ainsi appelé à tenir ensemble plusieurs exigences: protéger la souveraineté de la RDC et l’égalité de citoyenneté des Tutsi congolais, enquêter sur les abus commis par tous les acteurs armés, examiner la question des FDLR et prendre en compte les préoccupations sécuritaires du Rwanda.
Pour lui, la réponse doit commencer par la protection de la citoyenneté. Les menaces, attaques et pratiques discriminatoires doivent faire l’objet d’enquêtes rapides et de recours effectifs.
“Nous attendons toujours tout cela. Rien n’a été fait”, a-t-il conclu.

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