“Jamais je n’ai vu autant d’attention pour arrêter une guerre en Afrique” – Kagame confie à Al Jazeera
À Washington D.C., un tournant diplomatique majeur vient d’être franchi. Sous l’égide du président des États-Unis, Donald Trump, le président rwandais Paul Kagame et son homologue congolais Félix Tshisekedi ont signé un accord de paix et de prospérité censé ouvrir une ère nouvelle entre le Rwanda et la République démocratique du Congo.
Au moment où ce texte historique était paraphé, la chaîne Al Jazeera diffusait un épisode spécial de son émission The Bottom Line, une interview dense et sans détours, dans laquelle Paul Kagame revient sur l’importance du moment, la méthode Trump et les espoirs de paix pour la région.
Pour la première fois, je vois autant d’attention pour mettre fin à une guerre en Afrique
Dès les premières minutes de l’entretien avec Steve Clemons, Paul Kagame situe l’enjeu: les conflits qui opposent le Rwanda et la RDC s’inscrivent dans une longue histoire, marquée par des décennies de tensions et d’échecs diplomatiques. Jamais, dit-il, les efforts internationaux n’avaient atteint une telle intensité.
Il décrit un contexte inédit: deux chefs d’État africains reçus directement par le président des États-Unis, personnellement investi dans la résolution du conflit. L’attention, la pression, l’énergie déployée… tout est d’une ampleur jamais observée auparavant. Pour Kagame, c’est un signal fort et une rupture avec l’habitude des déclarations creuses sans effet réel sur le terrain.
Trump et une approche différente
Interrogé sur ce qui distingue l’implication américaine actuelle, Kagame évoque deux modèles diplomatiques.
- Le premier, familier, s’appuie sur un discours classique fait de principes, de démocratie, de droits humains, mais souvent sans résultats tangibles pour les populations africaines.
- Le second, celui qu’il attribue à Donald Trump, serait centré sur le concret: des intérêts économiques clairement identifiés, un rapport d’échanges, une approche transactionnelle permettant de mesurer le bénéfice réel pour les peuples.
À ses yeux, cette méthode, plus pragmatique, offre davantage d’espoir. Elle peut apporter des résultats là où les approches plus idéologiques ont souvent échoué, en laissant les Africains confrontés aux mêmes crises, voire à des situations aggravées.
Kagame se garde toutefois de rejeter totalement les modèles précédents. Il souligne que la responsabilité principale du succès ou de l’échec demeure entre les mains des pays africains eux-mêmes. Aucun médiateur extérieur, ni l’Amérique, ni un autre acteur, ne peut garantir la paix si les protagonistes n’en expriment pas sincèrement la volonté.
Qatar: un acteur clé au cœur du processus
L’entretien met aussi en lumière un rôle moins visible: celui du Qatar. Selon Kagame, deux processus parallèles et complémentaires ont été mis en place:
- À Washington, des discussions pilotées par les États-Unis, portant sur les relations bilatérales entre Kigali et Kinshasa.
- À Doha, des pourparlers internes concernant la situation sécuritaire en RDC, notamment autour du mouvement AFC/M23.
Fait notable: contrairement à ce que pensent certains dirigeants africains, explique Kagame, ce n’est pas le Rwanda qui s’est éloigné du cadre continental, mais Félix Tshisekedi lui-même qui a demandé que les discussions soient déplacées vers Doha et Washington. Une dynamique initiée, dit-il, par la conviction du président congolais que la RDC, en tant que grand pays, capable de mieux maîtriser et manipuler le processus dans ces cadres internationaux.
Kagame insiste sur le sérieux et la constance du Qatar, pays habitué à faciliter des dialogues délicats à travers le monde et qui a mobilisé moyens et volonté pour faire avancer ce dossier.
Un accord signé à Washington: espoir et prudence
À la question de savoir s’il a confiance en Félix Tshisekedi pour mettre en œuvre ce qui a été signé, Kagame adopte un ton à la fois optimiste et réaliste. La signature à Washington est une étape importante et même essentielle. Les accords obtenus à Doha l’étaient tout autant. Désormais, dit-il, s’ouvre une phase nouvelle, la plus délicate: celle de la mise en application.
Il se dit prêt à avancer, tout en sachant que la RDC a déjà, par le passé, rompu plusieurs engagements juste après les avoir pris. Pour cette raison, il compte sur l’accompagnement continu des États-Unis et du Qatar, qui devront rappeler à l’ordre celui qui manquera à ses obligations, que ce soit le Rwanda ou la RDC.
Minerais, accusations et réalités géologiques
Abordant les accusations récurrentes selon lesquelles le Rwanda exploiterait illicitement les richesses minières de la RDC, Kagame répond fermement.
Il rappelle que le Rwanda dispose bel et bien de ressources propres: tungstène, étain, tantale, lithium, beryllium et même or. Des ressources confirmées par des investissements étrangers, dont une compagnie américaine, Trinity Metals, présente de longue date dans le pays.
Pour lui, attribuer systématiquement au Rwanda des minerais qui transitent pourtant par d’autres pays de la région relève d’un narratif politique qui alimente injustement les tensions. Il évoque aussi le poids d’une histoire douloureuse, marquée par des groupes armés comme les FDLR, et par des rapports parfois biaisés où les responsabilités sont souvent renvoyées au Rwanda, occultant d’autres acteurs régionaux ou internationaux impliqués.
La recherche du prix Nobel?
À la question provocatrice sur une éventuelle nomination au prix Nobel de la paix aux côtés de Trump et Tshisekedi, Kagame rit: “Non, d’autres peuvent y penser, mais pas moi.”
Il estime que l’essentiel n’est pas la reconnaissance internationale mais la responsabilité des acteurs africains: si le processus échoue, dit-il, ce ne sera pas la faute de Trump ou de quiconque tente de faciliter.
Convergences avec Trump
Kagame explique enfin qu’il existe une forme de convergence entre lui et Donald Trump: la volonté de privilégier les résultats concrets plutôt que les discours.
Dans le passé, dit-il, trop de temps a été perdu en paroles creuses et en accusations mutuelles. Cette fois, il perçoit une réelle opportunité d’avancer. Trump aurait donné une impulsion nouvelle, un cadre précis, et une dynamique permettant enfin de progresser.
Pour Kagame, cette démarche mérite d’être soutenue, car le succès dépendra de l’engagement réel des parties africaines, non de la seule médiation américaine.
Un moment charnière pour la région
Alors que l’accord vient d’être signé, l’espoir et la prudence se mêlent. Kagame le reconnaît: la route sera longue, et les embûches nombreuses. Mais jamais, dans toute l’histoire récente de ce conflit, une mobilisation internationale n’avait atteint un tel niveau.
C’est dans cet esprit qu’il conclut, rappelant que la responsabilité ultime appartient aux Africains eux-mêmes. Si la volonté existe, soutenue par un accompagnement cohérent, la paix pourrait enfin devenir une réalité durable.

