Avril, entre cendres et lumière: pensée d’une Rwandaise née en avril
Par Liliane Iradukunda
Avril,
Avril me tue.
Avril me ronge, lentement, insidieusement… et tout commence déjà le 29 mars.
Je le sens venir. Et je n’ai nulle part où fuir lorsque le 1er avril arrive.
Alors, heure après heure, je revis tout… comme si l’on me ramenait en 2016.
La peur m’envahit, avec tout ce qu’elle porte en elle.
Je commence à prier dès le début du mois de mars, comme pour m’y préparer… mais l’inévitable finit toujours par s’imposer.
Je ne sais plus comment me tenir devant mon mari et mes enfants, car je sais qu’ils souffrent autant que moi.
Seigneur… ce sont les moments les plus difficiles que nous vivons à la maison.
Même dix ans plus tard, nous n’arrivons toujours pas à en parler, malgré tous les efforts.
Cette année encore, nous avons essayé de nous retrouver seuls, tous les cinq, pour traverser cela ensemble… mais aucun mot ne sort.
Nous souffrons en silence.
Un silence assourdissant.
Puis arrive le 7 avril…
Et avec lui, les cent jours les plus sombres, les plus lourds, les plus déchirants: ceux du génocide perpétré contre les Tutsi du Rwanda en 1994.
Quelle lourdeur…
Et pourtant, le simple fait que nous soyons encore debout témoigne que Dieu est grand.
Mbega agahinda (Quelle tristesse !)…
Chacun porte sa douleur, mais nous nous unissons pour puiser de la force et du courage, afin de traverser cette période si éprouvante.
Nous nous répétons: soyons forts pour les plus jeunes.
Soyons forts pour honorer les nôtres.
Soyons forts pour vivre pour ceux qui ne le peuvent plus.
Mais tout cela reste comme de fragiles pansements sur une blessure profonde, une douleur que nous portons au quotidien.
Avril reste Avril.
Avril n’a pas de pitié.
Les nouvelles de décès continuent de nous atteindre dans la communauté, au pays, ailleurs dans le monde.
Cet avril, en particulier, m’a profondément bouleversée… notamment avec le drame de la famille Kabano à Houston. Une jeune mère de 45 ans et son fils de 18 ans qui décèdent en même temps… I HATE YOU DEATH !!! (Mort, je te déteste !)
Seigneur… quand cesserons-nous de souffrir ainsi?
Les témoignages des survivants ravivent sans cesse la douleur.
Et mille questions m’habitent:
Une souffrance aussi intense et profonde peut-elle ne pas laisser de traces ?
Ne sommes-nous pas, malgré nous, en train d’accumuler en nous des blessures prêtes à exploser un jour ?
Et avant même d’entrevoir des réponses… les réseaux sociaux se remplissent de négationnisme.
Comme si cela ne suffisait pas.
À peine tentons-nous de survivre… que certains viennent raviver nos plaies, frapper là où il n’y a déjà plus de force, remuer des blessures encore ouvertes.
Alors, on finit par exister… sans vraiment vivre.
Franchement, Avril, que nous appelons Mata en kinyarwanda, ne nous a pas donné de lait, sûrement.
Et pourtant…
Au cœur même de ce mois si lourd, une vérité demeure.
Avril porte aussi la vie.
Il y a des naissances.
Il y a des anniversaires.
Il y a ces jours où, malgré les larmes, la vie insiste pour éclore.
Comme le 29 avril… mon anniversaire.
Et peut-être que c’est là que réside notre réponse la plus profonde.
Peut-être que c’est là notre plus grande forme de résistance:
Continuer à vivre.
Continuer à aimer.
Continuer à célébrer, même avec un cœur meurtri.
Car célébrer la vie, ce n’est pas oublier.
C’est refuser que la mort ait le dernier mot.
Alors oui… Avril reste Avril.
Mais au milieu de ses cendres,
nous choisissons, malgré tout,
de faire naître la lumière.

