Ad Banner

DOSSIER SPÉCIAL — TÉMOIGNAGES DES VÉTÉRANS DE L’ARMÉE PATRIOTIQUE RWANDAISE (APR)

DOSSIER SPÉCIAL — TÉMOIGNAGES DES VÉTÉRANS DE L’ARMÉE PATRIOTIQUE RWANDAISE (APR)

1990–1994: Les commandants de l’APR racontent la guerre de libération, les choix décisifs et la marche vers Kigali

À travers trois récits croisés, le Lt Gen (Rtd) Emmanuel Karenzi Karake, le Gen Maj (Rtd) Sam Kaka et le Col (Rtd) Louis Dodo Twahirwa reviennent sur la guerre de libération du Rwanda. Ils décrivent une trajectoire militaire marquée par une conviction de victoire, une grande mobilité des unités, une stratégie de guérilla progressive et une succession d’opérations ayant conduit à Kigali et à la fin du génocide contre les Tutsi.

Lors de la conférence organisée par Unity Club Intwararumuri, leurs témoignages convergent vers une même lecture: celle d’une guerre longue, asymétrique, mais structurée autour d’une conviction forte de victoire, d’une adaptation permanente des tactiques et d’une montée en puissance progressive vers Kigali.

Au-delà des combats, les vétérans insistent sur trois éléments clés: l’endurance, la discipline et la capacité d’adaptation, qui ont selon eux façonné le déroulement de la guerre et son issue en 1994.

Une guerre commencée dans la conviction mais les contraintes extrêmes

Le Lt Gen (Rtd) Emmanuel Karenzi Karake situe le début de la guerre en octobre 1990. Les combattants du Front patriotique rwandais (FPR) et de son bras armé, l’Armée patriotique rwandaise (APR), arrivent avec une expérience militaire acquise dans plusieurs conflits en Ouganda et ailleurs, mais avec des moyens très limités.

Karenzi Karake affirme que les Inkotanyi sont partis au combat avec la conviction de la victoire.

Il résume ainsi la contradiction fondamentale du début du conflit:

“Nous avions l’expérience, mais nous sommes entrés dans un pays où la population ne nous connaissait pas, sans médicaments, sans nourriture suffisante, et face à des armes lourdes, des avions et des blindés.”

Face à eux, les Forces armées rwandaises (FAR) disposent d’un avantage matériel important. L’APR manque de logistique, de soutien local immédiat et doit composer avec une guerre de mobilité.

Le général insiste néanmoins sur un élément central : la conviction de victoire était déjà présente.

“Nous savions que nous allions gagner, mais il y avait des choses dans lesquelles nous nous trompions.”

La mort du général Fred Gisa Rwigema, au début de l’offensive, constitue un choc majeur. Elle provoque une désorganisation temporaire et une perte de repères dans les rangs. Selon Karake, la reprise en main par Paul Kagame marque un tournant stratégique décisif, notamment par l’adoption d’une guérilla plus structurée et adaptée au terrain.

Premières offensives: Gatuna, Ruhengeri et la guerre de mobilité

Le Col (Rtd) Louis Dodo Twahirwa revient sur les premières opérations structurées de la guerre. Il évoque notamment l’attaque du poste de Gatuna à la frontière Rwanda–Ouganda, ainsi que les opérations menées à Ruhengeri et dans d’autres zones stratégiques.

Selon lui, le 6 octobre marque une phase plus organisée: “Le 6 octobre, nous avons lancé une attaque organisée qui a changé la dynamique.”

Le Col (Rtd) Twahirwa Dodo (au centre, en costume bleu foncé) affirme que Paul Kagame a libéré à la fois les Rwandais et les soldats

Il décrit une guerre menée par petites unités mobiles, dont la mission était d’user progressivement l’ennemi plutôt que de l’affronter frontalement. Il cite également l’engagement de forces dans des zones comme le parc de l’Akagera, ainsi que les opérations de la Bravo Mobile.

Cette stratégie vise à fragiliser les positions adverses sur plusieurs fronts simultanés, en préparant les grandes offensives vers la capitale.

Twahirwa souligne aussi le rôle du commandement dans le maintien du moral:

“Kagame n’a pas seulement libéré les civils, il a aussi libéré les soldats. À ce moment-là, nous étions dans une situation très difficile, mais il nous a redonné confiance et le moral pour continuer le combat.”

Discipline, progression et combats vers Kigali

Le Gen Maj (Rtd) Sam Kaka décrit la progression vers Kigali comme une opération complexe, exigeant discipline, coordination et maîtrise dans des conditions difficiles.

Il insiste sur la rigueur des unités, même dans les déplacements nocturnes: “Rassembler autant de soldats la nuit était difficile, mais nous faisions en sorte que personne ne se perde.”

Il évoque des combats clés, notamment à Kabuye et Kagugu, où les forces de l’APR affrontent des positions défensives avant de poursuivre leur avancée vers la capitale.

Kagugu est notamment marqué par la neutralisation de positions d’artillerie, tandis que Kabuye constitue une zone de forte résistance nécessitant réorganisation et adaptation tactique.

L’encerclement de Kigali et la guerre psychologique

À l’approche de Kigali, Sam Kaka décrit une situation militaire tendue autour du Centre national de commandement (CND), où environ 600 soldats de l’APR se retrouvent encerclés par des positions ennemies situées à Kanombe, Kami, Rebero et Camp Kigali.

Deux priorités structurent alors l’action militaire:

  • la protection et le sauvetage des civils,
  • la neutralisation de la radio RTLM, utilisée comme outil de propagande et d’incitation aux massacres.
Le Gen Maj (Rtd) Sam Kaka explique les stratégies utilisées par l’APR jusqu’à la prise de Kigali

La guerre devient également psychologique et stratégique, avec des opérations de contournement autour de Camp Kigali et de l’aéroport de Kigali.

6 avril 1994: réorganisation des opérations et arrêt du génocide

Le Lt Gen (Rtd) Karake rappelle un tournant historique: le 6 avril 1994, l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana déclenche une crise majeure et marque le début des massacres contre les Tutsi.

Dans ce contexte, l’APR reçoit pour mission d’intervenir afin de stopper le génocide. Les forces sont réparties sur plusieurs axes :

  • Kigali,
  • l’Est du pays,
  • le Sud vers Butare,
  • le Nord vers Gisenyi.

Cette phase transforme la nature du conflit, qui devient à la fois militaire et humanitaire.

Karake ajoute qu’après la victoire militaire, des forces adverses se reconstituent dans la région du Zaïre (actuelle RDC), nécessitant des opérations ultérieures pour neutraliser les menaces persistantes.

4 juillet 1994: L’effondrement des lignes et la chute de Kigali

Sam Kaka décrit le moment décisif:

“Cette nuit-là, à minuit, tout s’est effondré. L’ennemi a fui. Nous avons demandé à nos soldats de ne pas tirer pour éviter des pertes civiles.”

L’entrée dans Kigali ne se fait pas uniquement par la confrontation, mais aussi par l’effondrement progressif des positions adverses et des retraits successifs.

Après quatre années de combats, Kigali est prise le 4 juillet 1994. Pour les trois commandants, cette date marque la victoire militaire de l’APR et la fin des opérations majeures de la guerre de libération, même si des opérations de sécurisation se poursuivent dans certaines régions.

Sam Kaka et Twahirwa soulignent que cette victoire ne représente pas seulement un succès militaire, mais aussi l’aboutissement d’une stratégie progressive fondée sur la mobilité, la discipline et la coordination des unités.

Anastase Rwabuneza

Journaliste chevronné avec plus de 20 ans d'expérience, Anastase Rwabuneza est un expert accompli des médias. Du reportage à la presse écrite, en passant par la radio et l'analyse d'actualité, il excelle également dans la direction de rédactions et la gestion de projets médiatiques.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *