De l’enfer du puits au pardon: La leçon de résilience de Nepomuscene Sibomana aux jeunes Indangamirwa à Kiziguro
L’atmosphère était à la fois empreinte de gravité et de recueillement ce mercredi 22 juillet à Kiziguro. Dans le cadre d’un voyage d’étude et d’immersion dans l’histoire du Rwanda, les jeunes de la 16ᵉ promotion du service national Itorero Indangamirwa se sont rendus au mémorial du génocide perpétré contre les Tutsi de Kiziguro, situé dans le district de Gatsibo.

Accompagnés par le secrétaire permanent du ministère de l’Unité civique et de l’Engagement patriotique (MINUBUMWE), Eric Mahoro, ainsi que par les autorités locales, dont le maire du district de Gatsibo, Richard Gasana, et son adjointe, le vice-maire Jean Leonard Sekanyange, ces jeunes se sont inclinés devant la mémoire des victimes. Ensemble, ils ont déposé des gerbes de fleurs sur les sépultures où reposent désormais 20 186 victimes.
Un voyage au cœur de la mémoire
Pour cette jeunesse en quête de repères et de compréhension du passé, la visite ne s’est pas limitée à un hommage silencieux. Elle s’est muée en une véritable leçon de vie grâce au récit vibrant de Nepomuscene Sibomana, président d’Ibuka dans le district de Gatsibo et survivant du génocide dans l’ancienne commune de Murambi. 
D’une voix posée mais chargée d’émotion, M. Sibomana a replacé les faits dans leur contexte historique. Il a rappelé comment la discrimination s’était insinuée dès l’école primaire, où les élèves étaient régulièrement sommés de se lever selon leur appartenance ethnique. Il a raconté l’escalade de la terreur dès 1990: les arrestations arbitraires, les tortures infligées à son propre père, et la suspicion permanente frappant les Tutsi, qualifiés de complices du FPR.
L’engrenage du drame à la paroisse de Kiziguro
La description de la descente aux enfers de 1994 a plongé l’auditoire dans l’horreur des faits. Le récit a mis en lumière le rôle central des autorités de l’époque, notamment l’ancien bourgmestre Jean-Baptiste Gatete, orchestrateur des massacres dans la région, appuyé par son successeur Jean de Dieu Mwange et d’autres responsables locaux comme Onésphore Rwabukombe.
Dès 1993, la haine s’était organisée méthodiquement: formation militaire de 150 Interahamwe par secteur, endoctrinement des jeunes filles et garçons à travers des milices appelés les Imiyugiri, et réunions nocturnes pour planifier les tueries.

Cherchant refuge là où leurs parents avaient autrefois trouvé abri dans les années 1960, des milliers de Tutsi se sont ralliés à la paroisse catholique de Kiziguro. Mais l’enceinte sacrée s’est transformée en piège :
- 8 avril 1994 : Arrivée des premiers réfugiés à l’église, dont le jeune Sibomana, caché un temps dans un arbre.
- 10-11 avril 1994 : Encerclement par les miliciens et les soldats. Les portes sont forcées, les réfugiés fouillés et séparés en groupes.
- Le calvaire du puits : Armés de haches et de machettes neuves, les tueurs exécutent les victimes une à une, jetant les corps, parfois encore vivants, dans un profond puits initialement creusé pour la recherche d’eau. Seules six personnes sont encore en vie, ayant survécu à ce gouffre de la mort sur les onze qui y avaient été précipitées.
Échappant de justesse au massacre grâce à une famille qui le cacha temporairement, le jeune Nepomuscene a fini par rejoindre les forces du Front Patriotique Rwandais (FPR-Inkotanyi) en juillet 1994.
De la douleur extrême à la reconstruction
Malgré le traumatisme et les crises subies après le génocide, Sibomana a gardé en mémoire les dernières paroles de sa mère: “Prends soin de tes jeunes frères et sœurs.” Cette promesse est devenue le moteur de sa vie.
Aujourd’hui installé à Rwankuba avec son épouse, il a fondé une organisation dédiée au développement et à la réconciliation :
- Trois défis combattus : L’ignorance, la pauvreté et les blessures du passé.
- Un espace de paix : Une ferme intégrée, un “Jardin de la paix” permettant le dialogue intergénérationnel, ainsi qu’une école maternelle et primaire accueillant plus de 300 enfants.
- Le pardon en acte : Travaillant main dans la main avec les familles des bourreaux d’hier, il incarne la résilience :
“J’ai pardonné à ceux qui ont tué les miens. Je les aide aujourd’hui à guérir leurs propres blessures, car il n’y a pas de gouffre dont l’être humain ne puisse remonter.”
Un engagement renouvelé pour l’avenir
À l’issue de ce témoignage poignant, la parole a été donnée aux participants pour un temps d’échange riche en émotions. Conscients de l’héritage qu’ils portent et du rôle capital qu’ils ont à jouer, les jeunes Indangamirwa ont réaffirmé avec force leur engagement envers la nation.

En clôture de cette visite mémorable, ils ont solennellement pris un engagement fort:
“Être Inkotanyi aujourd’hui ne signifie plus porter des armes, mais lutter avec la même détermination contre l’injustice, travailler avec excellence et préserver les acquis du Rwanda moderne.”
Véritable force vive du pays, cette jeunesse s’impose plus que jamais comme la garante de la vérité historique et la bâtisseuse d’un avenir uni, fort et prospère.





