“Les FDLR sont peu nombreuses et très âgées: elles ne représenteraient plus une menace pour le Rwanda”: une perception simpliste et dangereuse, selon le Dr Alex Mvuka
Lors de la présentation du numéro spécial 211 de la revue Dialogue, consacrée à la paix dans la région des Grands Lacs, organisée le 25 septembre 2026 à la Bibliothèque publique de Kigali, le chercheur Dr Alex Mvuka a remis en question certaines perceptions des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Il estime que réduire ce mouvement à quelques milliers de combattants vieillissants revient à minimiser sa véritable nature, son idéologie, ses réseaux, ses alliances et les différentes formes de soutien dont il bénéficierait.
Voici l’intégralité de sa présentation.
Les FDLR: une idéologie et un réseau, au-delà d’une force combattante
Ce dont je vais parler, c’est du débat en cours sur les FDLR. Les points que je vais soulever sont tirés d’un ouvrage que j’ai récemment rédigé. Pour le moment, je n’en possède qu’un seul exemplaire, non pas parce que les autres sont épuisés, mais parce qu’ils ne sont pas encore disponibles. Dès qu’ils le seront, je ferai en sorte de les mettre à la disposition des personnes qui en auront besoin.
Ce que je cherche réellement à faire ici, c’est de remettre en question certains discours dominants dans les médias, notamment ceux qui sont tenus au sein du gouvernement de la RDC.
Comme nous le savons, les FDLR sont issues des auteurs du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994. Elles ont considérablement évolué pour devenir un réseau beaucoup plus dangereux.
Pourtant, nous entendons le gouvernement congolais présenter cette question comme un prétexte utilisé par le gouvernement rwandais pour intervenir dans l’est de la RDC. Certains affirment que le Rwanda entretient et reconstitue les FDLR. D’autres soutiennent que ce mouvement ne compte que quelques personnes, environ 3 000 selon certains chercheurs, qu’elles sont trop âgées et qu’elles ne représentent plus une menace pour la sécurité de la région.
Je soutiens que ces perceptions sont excessivement simplistes et, en réalité, dangereuses, car elles minimisent ce que représentent véritablement les FDLR. Ces idées et cette rhétorique ont été reprises par des groupes de pression internationaux, contribuant dangereusement à la banalisation morale des FDLR. Je n’ai jamais vu, en Europe, des groupes néonazis être comparés à d’autres types d’organisations rebelles de cette manière.
Il existe une forme de banalisation des FDLR de la part de certains gouvernements occidentaux. Je soutiens que les FDLR ne doivent pas être considérées uniquement comme une force combattante. Elles doivent avant tout être comprises comme une idéologie, enracinée dans le suprémacisme hutu et dans la conception selon laquelle les Tutsi de la région seraient des étrangers et des envahisseurs qui devraient être exterminés.
Cette idéologie repose également sur l’idée que le FPR serait illégitime et qu’il faudrait persécuter et éliminer les Tutsi afin de défendre ce qui est présenté comme la terre des Bantous. Il s’agit, une fois encore, d’une conception mythique empruntée à certaines théories coloniales et racistes.
Le déni du génocide et la persistance des persécutions
Il existe un déni systématique du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994, mais également des persécutions actuellement subies par les Tutsi dans l’est de la RDC. Ce déni est largement soutenu par le gouvernement, notamment à travers le concept de “génocost”, qui consiste à accuser les victimes d’avoir commis un génocide en RDC.
Les alliances et les réseaux des FDLR dans la région
Les FDLR doivent donc être appréhendées dans toute la complexité de leurs différentes composantes. Il faut notamment examiner les conditions particulièrement favorables dans lesquelles elles ont été accueillies, alors que des acteurs de la société civile et des autorités locales procédaient déjà à l’éviction des Tutsi. Il existait également des liens entre le gouvernement zaïrois et le régime de Juvénal Habyarimana, notamment dans leurs opérations au Nord-Kivu avec un groupe appelé MAGRIVI.
Les FDLR doivent aussi être comprises comme un réseau, en raison des alliances qu’elles ont nouées avec des groupes locaux. Certaines de ces alliances remontent à des organisations qui existaient déjà en 1994, comme MAGRIVI au Nord-Kivu, que je viens de mentionner. Par la suite, elles ont établi des liens avec des groupes Maï-Maï.
Aujourd’hui, elles entretiennent également des relations avec des groupes tels que les Nyatura et l’APCLS. Au Sud-Kivu, elles sont liées à des groupes comme Yakutumba, RENAT et Biloze Bishambuke. Plus récemment, des liens ont également été évoqués avec le Burundi et les Imbonerakure.
J’essaie ainsi de montrer les nombreuses raisons pour lesquelles les FDLR doivent être étudiées dans un contexte beaucoup plus large.
Une base de recrutement et des soutiens financiers et logistiques
Il faut également comprendre l’importance de leur base de recrutement. Selon mes estimations, parmi les populations revenues en 1996 et celles qui sont restées, environ un demi-million de personnes seraient demeurées sur place. Elles se sont toutes intégrées à la société congolaise.
Ces populations constituent une importante base de recrutement. Certains ont changé de nom, ont été recrutés au sein de l’armée et parlent désormais les langues locales. Dans l’ancienne province de l’Équateur, par exemple, ils parlent le lingala. Il s’agit d’une importante communauté qui exerce des activités économiques significatives dans cette région. Leur culture a évolué, mais leur idéologie, elle, est restée la même.
Les FDLR bénéficient également d’un soutien logistique et financier substantiel. Dans mon ouvrage, je présente le réseau actuel en formation, notamment autour de Jean-Luc Habyarimana, ainsi que de nombreux autres réseaux au sein des communautés de la diaspora en Afrique et dans les pays du Nord.
Le rôle des FDLR dans les conflits, les trafics et les persécutions des Tutsi
Il faut aussi comprendre comment les FDLR ont été utilisées depuis l’époque de Laurent-Désiré Kabila pour combattre au nom d’une armée congolaise profondément désorganisée.
Il convient également d’examiner leur implication dans le trafic illégal de minerais, l’accaparement des terres et la perception illégale de taxes. Au Sud-Kivu, à une certaine période, 60 % des barrières routières illégales étaient contrôlées par des commandants des FDLR.
Les FDLR doivent aussi être étudiées dans le contexte des persécutions continues visant les populations tutsi. Lorsque j’examine certaines zones du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, des victimes évoquent notamment les langues parlées par leurs agresseurs.
Nous connaissons le massacre de Gatumba, et les recherches montrent que les FDLR y ont été impliquées. De nombreux autres incidents et tragédies ont également été commis avec leur participation.
Une menace régionale persistante
Enfin, les FDLR doivent être considérées comme une menace persistante, soutenue par le gouvernement de la RDC, dans le cadre d’attaques contre le Rwanda.
Il existe une profonde incompréhension de cette réalité dans les médias, qui contribue à minimiser l’ensemble des arguments que je viens de présenter. Pourtant, des éléments factuels montrent que les FDLR constituent un phénomène complexe et une menace régionale.
Je tiens véritablement à souligner que l’idéologie du génocide représente actuellement la principale menace à laquelle la région est confrontée. Cette idéologie est profondément enracinée dans la région. Celle des FDLR y est implantée et elle est instrumentalisée de différentes manières, avec le soutien de certaines forces au sein des gouvernements.
NDLR : La présentation a été faite en anglais et reproduite en français par La Une
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