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“Quand une équipe de football cesse d’être un club” – Eric Eugène Murangwa

“Quand une équipe de football cesse d’être un club” – Eric Eugène Murangwa
“Nous devons reconstruire délibérément la relation entre les clubs et les communautés qu’ils représentent” - Eric Eugène Murangwa

NDLR: L’article original est publié en anglais par The New Times

Par Eric Eugène Murangwa

J’ai récemment suivi une discussion intéressante dans Doha Debates autour d’une question qui touche à l’essence même de ce qu’est réellement le football: “ Le supportérisme footballistique: communauté ou marchandise ?”

L’écrivain et historien du football David Goldblatt soutenait qu’un club de football est bien plus que l’équipe qui évolue sur le terrain. Il constitue une forme de mémoire collective construite à travers des symboles, des rituels et des récits créés par les équipes, les médias et les supporters.

Combien de nos clubs correspondent réellement à cette définition? Combien sont devenus des dépositaires d’une mémoire collective et d’histoires partagées ?

Malheureusement, pas beaucoup.

La plupart de nos clubs existent essentiellement comme de petites entités dirigées par une poignée de personnes et leurs proches. Beaucoup portent les noms de districts, de villes ou de communautés, mais entretiennent peu de liens significatifs avec les populations qu’ils sont censés représenter.

Leurs relations avec les écoles, les structures de base, les jeunes joueurs et les supporters sont souvent faibles, voire inexistantes. Un club peut donc porter le nom d’un lieu sans pour autant représenter réellement sa population.

Cette situation est d’autant plus frappante qu’elle ne reflète pas la culture footballistique dans laquelle le football rwandais a pris naissance.

Le football n’est pas arrivé au Rwanda comme un simple divertissement ou une compétition. Dès ses débuts, il s’est progressivement intégré à l’éducation, à la culture et à la vie communautaire. Les missionnaires catholiques ont introduit ce sport dans les écoles dans les années 1930, avant qu’il ne se diffuse et ne se développe progressivement, avec un soutien important du roi Mutara III Rudahigwa.

Le club de football rwandais traditionnel était donc bien plus qu’une équipe. C’était une institution culturelle profondément enracinée dans sa communauté.

Les joueurs d’un club, son caractère, ses traditions et sa relation avec les supporters faisaient partie de ce qu’il représentait. Les joueurs étaient censés incarner des valeurs telles que l’unité, la discipline, le respect mutuel, le patriotisme, l’excellence et l’esprit d’équipe.

Ces valeurs font aujourd’hui partie des préoccupations régulièrement soulevées au sujet de l’état du football rwandais.

Le regretté Frédéric Maboneza, connu sous le surnom de “Mana y’ibitego”, a illustré cette différence entre les générations dans une interview réalisée pour un documentaire consacré à l’histoire et au rapport du Rwanda avec le football.

“Les joueurs d’aujourd’hui sont des abashahyi — des mercenaires. Ils peuvent parfois donner l’impression d’être davantage préoccupés par leurs propres intérêts que par la fierté de représenter leur pays. Nous, nous jouions pour la fierté de notre pays et de nos dirigeants.”

Ses propos renvoient à une époque où le football était étroitement associé à la représentation de valeurs, de la communauté et du pays.

Cette culture s’exprimait également à travers les chansons, les poèmes, les chants de supporters, les rituels, les traditions et les symboles associés aux clubs. Ces éléments créaient des souvenirs communs reliant les joueurs, les supporters et les communautés, tout en donnant à chaque club un caractère qui lui était propre.

J’ai moi-même connu cette culture dès mon plus jeune âge.

Grâce aux liens de ma famille, j’ai eu le privilège de faire partie de petits clubs locaux tels que Bugesera Sport et Rwamagana Sport. Mes souvenirs appartiennent à une génération antérieure, à une époque où leurs liens avec les communautés étaient beaucoup plus tangibles.

Ils faisaient partie du tissu social de leurs communautés. Un club n’était pas simplement une institution portant le nom d’un lieu; c’était quelque chose que les gens considéraient comme leur propre club. Les joueurs locaux le représentaient, tandis que les responsables communautaires participaient directement à sa vie, créant un véritable sentiment d’appropriation et d’appartenance.

Il y a ensuite Rayon Sports, le club dans lequel j’ai grandi, pour lequel j’ai joué et auquel je reste profondément attaché aujourd’hui. J’ai rejoint Rayon Sports à un très jeune âge, ce qui m’a donné le rare privilège de connaître le club non seulement comme supporter, mais aussi de l’intérieur, au cœur de sa communauté et de sa vie quotidienne.

Cette expérience m’a permis de comprendre ses origines et son caractère à une époque où il était encore un club construit autour de ses membres et de sa communauté — un caractère qui s’est considérablement affaibli au fil des années, mais qui n’a pas disparu.

Lorsque j’ai rejoint Rayon Sports, le club disposait d’une communauté forte, de supporters fidèles, d’une riche histoire et d’une culture distincte. En faire partie signifiait avoir une relation avec les personnes qui l’aimaient et comprendre sa place au sein de la communauté.

C’est ce caractère qui permet de comprendre pourquoi tant de Rwandais ont continué, génération après génération, à aimer et à soutenir Rayon Sports, malgré les graves difficultés auxquelles le club a été confronté.

Ce qui rend Rayon Sports particulièrement intéressant, c’est le contraste entre sa place dans l’histoire des trophées et sa place dans le cœur des Rwandais. Il ne figure pas parmi les clubs les plus titrés du pays, mais il possède l’une des plus importantes bases de supporters.

Cela nous apprend quelque chose d’important sur ce qui permet à un club de football de durer. Sa force ne repose pas uniquement sur ses performances, mais aussi sur les relations et les souvenirs qu’il crée.

Les gens ne soutiennent pas un club pendant des générations uniquement en raison de ce qu’il remporte. L’attachement se construit durant l’enfance, à travers la famille, les amis, l’école et les expériences partagées.

Pour de nombreux Rwandais, soutenir Rayon Sports représente donc un sentiment d’appartenance qui dépasse le simple football. “More Than a Club” (“Plus qu’un club”) n’est pas seulement un slogan; il reflète une expérience vécue par ceux qui l’aiment.

Mes souvenirs de Bugesera Sport et de Rwamagana Sport me rappellent que le football enraciné dans la communauté n’est pas une idée abstraite au Rwanda. Nous l’avons déjà vécu. Cela ne devrait pas être simplement une source de nostalgie. Cela devrait être une raison de reconstruire.

Mais cette histoire comporte une autre dimension.

La culture footballistique rwandaise a également été profondément transformée par l’histoire tragique du pays, notamment par les conséquences du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994. Le football n’est pas sorti indemne de cette expérience.

Des clubs ont disparu ou ont été profondément transformés. Des dirigeants, des joueurs, des techniciens et des journalistes sportifs ont été tués, contraints à l’exil ou déplacés, tandis que d’autres ont été marginalisés ou ont perdu leur influence à la suite des changements institutionnels intervenus par la suite.

Les conséquences ont dépassé le sort des individus. Elles ont interrompu la continuité institutionnelle ainsi que la transmission des connaissances, des traditions et de l’expérience.

Lorsque des personnes disparaissent, des institutions peuvent disparaître avec elles. Lorsque les institutions disparaissent, les souvenirs, les traditions et les archives peuvent également disparaître.

Cette histoire n’excuse pas les faiblesses de notre football actuel. Mais elle permet de comprendre pourquoi il est si important de reconstruire les clubs en tant que véritables institutions et de préserver la mémoire institutionnelle qui subsiste.

Il ne s’agit pas simplement d’un problème propre à certains clubs. C’est également un défi pour l’ensemble de l’écosystème du football.

Malgré les investissements, le soutien politique et les relations avec les institutions mondiales et continentales, les progrès organisationnels sont souvent restés inégaux.

Trop souvent, le discours sur le football est dominé par les controverses, les transferts, les personnalités, le football européen et les résultats à court terme, tandis que le développement des jeunes, l’engagement communautaire, les écoles et les structures de base reçoivent beaucoup moins d’attention.

Alors, que devons-nous faire ?

Nous devons reconstruire délibérément la relation entre les clubs et les communautés qu’ils représentent.

Un club portant le nom d’un district, d’une ville ou d’une communauté — ou bénéficiant de financements publics — devrait y avoir une présence significative et une responsabilité clairement définie envers les populations qu’il représente. Il devrait établir des relations avec les écoles, les académies et les équipes de jeunes, créer des passerelles pour les talents locaux, mobiliser les supporters et devenir partie intégrante de la vie communautaire au-delà des jours de match.

Les autorités du football ont également un rôle à jouer. L’octroi des licences aux clubs ne devrait pas se limiter aux stades, aux finances et au respect des exigences administratives. Il devrait également prendre en compte les relations d’un club avec sa communauté, ses investissements dans la formation des jeunes, les passerelles offertes aux joueurs locaux, l’engagement des supporters et sa contribution au développement du football.

Les clubs devraient également préserver leur identité culturelle. Les chansons, les récits, les symboles, les traditions et les rituels ne sont pas des vestiges du passé. Ils font partie de ce qui transforme une équipe de football en véritable club.

Cela signifie qu’il faut prendre au sérieux l’histoire et les archives des clubs — des photographies aux programmes de matches et aux trophées, en passant par les documents, les objets de mémoire, les témoignages oraux et les récits de ceux qui ont construit ces clubs. Ils constituent la mémoire collective d’un club et un lien entre les générations.

Les médias ont également un rôle important à jouer. Nous avons besoin de davantage d’histoires sur l’histoire de nos clubs, les communautés qui les entourent, les joueurs qu’ils forment et les traditions qui les façonnent — et pas uniquement sur les résultats, les controverses et les personnalités.

Plus important encore, nous devons élargir notre définition du succès.

Remporter des trophées compte. La viabilité financière et une gestion professionnelle comptent. Mais comptent également le nombre de jeunes qu’un club inspire, les joueurs qu’il forme, les communautés qu’il rapproche, les supporters qu’il rassemble et l’héritage qu’il transmet aux générations futures.

Il ne s’agit pas de s’opposer au football professionnel moderne. Nous devons moderniser nos clubs sans les dépouiller des qualités qui leur donnent un sens.

Peut-être, dès lors, que la question que nous devrions nous poser n’est pas simplement: comment faire en sorte que nos clubs deviennent meilleurs pour gagner des matches de football ?

Elle devrait plutôt être: comment faire pour qu’ils redeviennent de véritables clubs de football — des clubs qui appartiennent à leurs communautés, portent leur mémoire, forment leurs talents et deviennent une partie intégrante du tissu culturel du Rwanda?

Car le football n’a jamais été une affaire de 90 minutes seulement.

Il a toujours été une question d’appartenance.

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