Commémoration du Rwanda: l’audace d’exister d’un peuple, 32 ans après
«Nous ne disons pas “Plus jamais” parce que nous croyons que le mal a disparu, ni que le combat est terminé; nous disons “Plus jamais” parce que nous avons intégré la réalité d’une résistance permanente contre le retour du mal qui a tenté de nous briser, de nous effacer.»
Trente-deux ans après, j’écris à nouveau, en pensant à notre jeunesse.
Comme nous aurions voulu pouvoir vous assurer, chers enfants, que le combat derrière “Plus jamais” s’achèverait de notre vivant. Que vos épaules seraient libérées du poids d’une histoire inachevée, vos esprits préservés du retour de discours issus de ses chapitres les plus sombres — divisifs, rétrogrades, haineux et violents.
Hélas.
Qu’il est douloureux, pour ceux qui ont la responsabilité de protéger la vie des jeunes générations, de savoir que le combat le plus exigeant de notre existence pourrait bien être transmis à ceux que nous cherchons à protéger.
Je crois que vous le voyez aussi.
Trente-deux ans plus tard, une vérité amère s’impose : les forces malveillantes qui ont cherché à détruire notre nation — et ont presque réussi — n’ont pas disparu. Elles ont perduré, se sont réorganisées, nourries et encouragées, notamment dans notre voisinage.
Qui aurait imaginé que des membres de cette même communauté internationale, restée indifférente alors que nous perdions nos vies, notre pays, notre dignité, pointeraient aujourd’hui un doigt accusateur vers nous pour avoir simplement osé exister?
Qui aurait pensé que les héros désintéressés qui ont mis fin à la folie meurtrière, qui ont redonné vie à un État alors défaillant, se retrouveraient aujourd’hui sur le banc des accusés?
Accusés, chers enfants, parce qu’ils travaillent chaque jour à protéger votre génération et celles à venir du sort qui a frappé celles qui vous ont précédés.
Accusés parce qu’ils s’efforcent de tenir la promesse solennelle que les Rwandais ne mourront pas deux fois.
Que ces accusations sont trompeuses.
Quelle inversion des faits, d’une honte absolue, que de prétendre que ceux qui nous ont ramenés dans un pays où chaque enfant pouvait appartenir en tant que Nd’Umunyarwanda seraient aujourd’hui ceux qui sèment la haine et la division. Que ceux qui ont risqué leur vie pour toutes les nôtres seraient désormais ceux qui tuent et violent, comme si c’était un “passe-temps”.
Combien cette projection des idéologies meurtrières de criminels avérés sur les survivants mêmes de leurs crimes est déplorable et perverse.
Et pourtant, nous y sommes.
Les récits mensongers qui surgissaient autrefois par vagues se sont installés dans la durée. Ils varient d’intensité, mais ne disparaissent plus.
Ils sont construits, entretenus et amplifiés avec des soutiens puissants, tant au niveau régional qu’au-delà.
Les mensonges qui anesthésient le monde sur qui mérite de vivre ou de mourir, qui mérite la dignité ou l’humiliation, ne sont plus des anomalies: ils sont devenus une architecture de notre époque.
La machine est délibérée et fonctionne en continu
Accéder à la vérité demande des efforts et une volonté de comprendre une histoire complexe.
À l’inverse, les récits simplistes qui diabolisent ceux qui ont survécu sont prêts à l’emploi — et donc populaires.
Mais ne vous y trompez pas: le génocide contre les Tutsi a lui aussi été “populaire”, nourri par une longue préparation idéologique, politique et militaire, et exécuté avec la participation d’une jeunesse embrigadée.
Aujourd’hui, j’observe attentivement notre jeune génération: sa lucidité, son exigence d’authenticité, son refus d’être manipulée.
Je choisis de faire confiance à ce discernement.
Nous ne disons pas “Plus jamais” parce que nous croyons que le mal a été éradiqué, ni que le combat est terminé; nous disons “Plus jamais” parce que nous avons intégré la réalité d’une résistance permanente contre le retour du mal qui a tenté de nous briser, de nous effacer.
Il n’y a pas d’autre choix.
Jeunes, vous devez refuser que les mensonges entament votre avenir.
Peut-être que la boussole des “valeurs universelles” a perdu son véritable nord. Ou peut-être n’a-t-elle été qu’une farce depuis le début, et nous, alors naïvement pleins d’espoir, ne savions pas en rire.
Notre nation a appelé à une justice transitionnelle afin d’assurer la reddition des comptes, bien qu’imparfaite, dans l’espoir que nous pourrions à nouveau reconstruire ensemble.
Les survivants ont offert un don inestimable et rédempteur: le pardon.
Ils l’ont fait pour eux-mêmes. Pour les générations futures. Pour le pays.
Nous leur serons éternellement reconnaissants.
Quelque part en cours de route, les Rwandais ont réécrit pour eux-mêmes un avenir de nation qui ne correspondait pas à celui qui avait été tracé pour eux. Beaucoup de ce que nous faisons pour atteindre cet avenir va remettre en question, va choquer, va déjà et continuera de mettre certains mal à l’aise.
Qu’il en soit ainsi. Nous avançons, et nous ne reviendrons pas en arrière.
Mais où va notre monde, Mana y’u Rwanda ?
Dans un monde où la vérité est devenue véritablement menaçante, votre voix, cher survivant, cher Rwandais, cher jeune, est plus puissante que jamais.
À une époque où les récits et les discours incendiaires sont pris pour des faits crédibles, où la vérité est noyée dans une cacophonie d’algorithmes et d’hyperboles, votre silence sera perçu comme une acceptation. Il deviendra l’arme privilégiée de ceux qui s’acharnent à souiller votre passé et à compromettre votre avenir.
Là où la vigilance peut être émoussée par le confort des temps de paix, l’histoire nous enseigne ceci: ce qui n’est pas farouchement protégé finira, inévitablement, par être perdu.
À la veille d’un autre Kwibuka, j’ai commencé à réfléchir au message que j’écris aujourd’hui, le cœur lourd. J’écris en tant que mère. J’écris en tant que grand-mère. J’écris parce que le passage du temps nous a permis d’observer des schémas, avec une familiarité qui ne s’efface pas.
Trente-deux années de confrontation au traumatisme, de guérison de ce traumatisme et de reconstruction.
Assez de temps pour changer la trajectoire d’une Nation. Assez de temps pour reconstruire des institutions, restaurer la dignité et réimaginer ce que signifie appartenir les uns aux autres.
Et pourtant, trente-deux ans, c’est jeune.
Un jeune adulte.
Un pays encore plus jeune.
Ce que nous avons construit reste précieux, mais non à l’abri.
Ne vous laissez pas aller à l’inconscience: à travers notre continent, à travers notre monde, quelque chose d’inquiétant se déroule. La violence devient banale. La cupidité se déguise en nécessité. Des boucs émissaires sont créés pour détourner l’attention des populations.
Ce sont des temps étranges, mais nous devons nous adapter
Oui, à chaque Kwibuka, ceux qui portent la mémoire sont mis à l’épreuve. Oui, un contexte mondial hostile ravive d’anciennes blessures et rend cette épreuve encore plus difficile.
Cher survivant, combien ton fardeau est lourd! C’est presque comme si se souvenir publiquement revenait à perturber le confort des observateurs, qui préfèrent garder leurs distances face à des vérités dérangeantes.
Nous le voyons. Nous voyons que l’on vous demande, subtilement ou directement, d’adoucir vos voix, d’édulcorer votre douleur, de rendre vos récits plus acceptables.
Le coût de cette pression s’accumule. Il s’installe dans un silence qui n’a rien de paisible.
Nous devons refuser cela.
Le courage inimaginable contenu dans le récit d’un survivant est le ciment de notre nation en reconstruction.
Nous sommes ici parce que VOUS êtes là.
Cher parent, jeune ou plus âgé,
Nous, en tant que parents, devons élever et former une génération qui ne se contente pas de se souvenir. Une génération qui interroge. Une génération qui vérifie. Une génération qui s’exprime avec des preuves, de l’audace et une rigueur morale.
Nous savons tous ce que nous avons été en tant que pays. Aujourd’hui, nous façonnons ce que nous allons devenir. L’espace entre ces deux réalités doit être rempli par une défense farouche de notre histoire et un engagement envers notre présent commun.
Nous savons que la haine continuera durant ce Kwibuka, comme toujours. À présent, nous connaissons son rythme.
Nous reconnaissons sa voix, et nous lui répondons avec notre vérité.
Nous ripostons en portant le flambeau vers l’avant. Un flambeau qui brûle avec une clarté si intense que toute déformation ne peut survivre à sa lumière.
Nous nous souvenons!
Aujourd’hui, nous continuons de vivre, nous continuons de lutter.
Demain, nos enfants grandiront et s’épanouiront.
Telle est notre promesse, tel est notre engagement.
Mpore Rwanda.
NDLR: La présente traduction reproduit fidèlement le message original en anglais de Son Excellence Madame Jeannette Kagame, tel que publié sur le site officiel d’Imbuto Foundation

