À Paris, Macron et Kagame scellent un nouveau chapitre de mémoire autour du génocide contre les Tutsi
L’inauguration du mémorial permanent “L’Archive” dans la capitale française marque une étape historique dans le travail de vérité, de mémoire et de justice engagé entre la France et le Rwanda. Face à face sur les rives de la Seine, Emmanuel Macron et Paul Kagame ont livré des messages forts sur les responsabilités du passé, la transmission de la mémoire et la poursuite des génocidaires.
Dans un silence empreint de recueillement, au cœur de Paris, sur l’esplanade Habib-Bourguiba dominant les quais de la Seine, les présidents Emmanuel Macron et Paul Kagame ont dévoilé ce 2 juin le mémorial permanent dédié aux victimes du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994.
Baptisée “L’Archive”, l’œuvre de l’artiste portugaise Grada Kilomba se compose de deux imposantes stèles noires en cuivre et pierre de lave. Gravées en français, en anglais, en kinyarwanda et en swahili, elles portent également les noms des principaux sites mémoriaux rwandais inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.
La cérémonie a réuni de hauts responsables français et rwandais, des diplomates, des chercheurs, des représentants d’associations de rescapés ainsi que des membres de la communauté rwandaise de France. Après le dévoilement du monument, les deux chefs d’État avec la Première Dame Jeannette Kagame ont déposé une gerbe de fleurs avant d’observer une minute de silence en hommage aux plus d’un million de victimes du génocide.
Kagame: “La vérité gravée dans la pierre”
Prenant la parole devant l’assemblée, le président Paul Kagame a qualifié ce mémorial de symbole puissant destiné à préserver la vérité historique face à l’épreuve du temps.
“Le mémorial qui se dresse devant nous est puissant parce qu’il inscrit la vérité dans la pierre et la protège contre l’indifférence du temps en instruisant les vivants”, a-t-il déclaré.

“Ce n’est pas une validation, car aucune validation n’est nécessaire. Mais ce monument demeurera une marque de respect envers la dignité des Rwandais et notre histoire”, a-t-il affirmé.
Paul Kagame a salué le soutien de la Ville de Paris, ainsi que le travail de longue haleine mené par les organisations de rescapés, les historiens, les chercheurs, les journalistes et les militants qui ont œuvré pendant des années pour faire reconnaître la vérité sur le génocide contre les Tutsi.
Le président rwandais a également rendu hommage à Emmanuel Macron pour avoir accepté d’affronter la question sensible des responsabilités françaises avant et pendant le génocide.
“Assumer ses responsabilités historiques exige un véritable courage, car cela suscite une forte opposition de la part de ceux qui ont des comptes à rendre. Il faut aussi une profonde humanité pour aller jusqu’au bout”, a-t-il déclaré.
Revenant sur la visite historique du président français à Kigali en 2021, après la publication des rapports d’historiens français et rwandais sur le rôle de la France, Paul Kagame a rappelé les paroles prononcées alors par Emmanuel Macron.
“Vous avez reconnu que la France aurait pu arrêter le génocide, mais qu’elle ne l’a pas fait. J’avais alors dit que vos mots valaient davantage qu’une excuse: ils représentaient la vérité”, a-t-il souligné.
Le président rwandais a également salué l’action de l’ancien président Nicolas Sarkozy, dont la visite à Kigali en 2010 avait constitué une première étape dans la reconnaissance des erreurs françaises.
Tout en reconnaissant que certains désaccords historiques subsistent encore, Paul Kagame a estimé que le processus engagé était désormais irréversible.
“Je crois que notre travail commun a initié un chemin vers la vérité dont il n’est plus possible de revenir en arrière”, a-t-il affirmé.
Macron: “Un jalon, mais pas une fin”
Dans son discours, Emmanuel Macron a présenté l’inauguration du mémorial comme l’aboutissement d’un long travail de vérité engagé depuis plusieurs années, tout en soulignant qu’il ne s’agissait pas de son terme.
Le président français a rappelé son discours prononcé à Kigali en mai 2021, lorsqu’il avait reconnu “les responsabilités de la France dans un engrenage qui a conduit au génocide des Tutsi”.
Depuis cette reconnaissance, a-t-il souligné, un rapprochement inédit s’est dessiné entre le Rwanda et la France.

S’adressant directement à Paul Kagame, Emmanuel Macron l’a remercié d’avoir accueilli cette reconnaissance et contribué à ouvrir une nouvelle page dans les relations entre les deux pays.
“Ce monument, s’il est un aboutissement, n’est pas une fin. C’est un jalon sur un chemin que nous avons ouvert”, a déclaré le chef de l’État français.
Il a également affirmé que ce mémorial inscrivait désormais la mémoire du génocide contre les Tutsi “au cœur de notre capitale et de notre histoire”.
Justice: la France promet de poursuivre les génocidaires
Au-delà du travail mémoriel, les deux dirigeants ont insisté sur l’importance de la justice.
Paul Kagame a salué les efforts engagés par les autorités françaises pour poursuivre les personnes soupçonnées d’avoir participé au génocide et pour combattre le négationnisme.
“Ce travail doit se poursuivre”, a-t-il insisté.
Emmanuel Macron a lui aussi adressé un message sans ambiguïté: la France ne doit plus être un refuge pour les auteurs présumés du génocide.
“Personne n’est et ne sera au-dessus des lois. Et celles et ceux qui pensaient trouver sur notre sol le refuge du temps ou l’abri de l’oubli, la justice française s’est trouvée les moyens de répondre … . Je le redis avec force, justice sera rendue”, a-t-il déclaré.
Cette volonté s’inscrit dans un contexte marqué par la multiplication des enquêtes et des procès visant d’anciens responsables ou présumés génocidaires vivant sur le territoire français. Début mai, la justice française a notamment demandé la poursuite des investigations concernant l’éventuelle implication de l’ancienne Première dame rwandaise Agathe Habyarimana.
Pour les organisations de rescapés, cette dynamique judiciaire constitue un complément indispensable au travail de mémoire.
Les rescapés, “mémoriaux vivants”
L’un des moments les plus émouvants de la cérémonie fut le témoignage de Jeanne Uwimbabazi, rescapée du génocide, qui a raconté l’assassinat de sa famille et sa propre survie après avoir été grièvement blessée à l’âge de 16 ans.
Évoquant l’abandon de civils tutsi par des Casques bleus qui avaient quitté leur position alors qu’ils étaient encerclés par les milices génocidaires, elle a confié continuer à s’interroger sur la chaîne des responsabilités.
Touché par ce témoignage, Paul Kagame a livré une réflexion personnelle sur son propre parcours d’enfant réfugié, contraint de fuir le Rwanda à la suite des violences anti-Tutsi qui ont précédé le génocide.
Pour lui, le génocide de 1994 n’a pas surgi soudainement mais constitue l’aboutissement de plusieurs décennies de persécutions.
“Les rescapés sont des mémoriaux vivants”, a-t-il déclaré. “Non seulement à travers les cicatrices visibles du corps, mais aussi par les blessures indélébiles de l’esprit qu’ils nous transmettent à travers leurs témoignages.”
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“L’Archive” s’impose désormais comme un repère durable au cœur de Paris. Plus qu’un monument, il incarne la volonté commune du Rwanda et de la France de préserver la vérité historique, de lutter contre le négationnisme et de transmettre aux générations futures la mémoire du génocide contre les Tutsi.

