Claver Ntoyinkima reconvertit les communautés locales en protecteurs de la biodiversité du parc Nyungwe
Par Fulgence Niyonagize
Dans le village de Banda, Secteur Rangiro, situé dans le district de Nyamasheke, à l’ouest du Rwanda, Claver Ntoyinkima, 52 ans, a transformé la relation entre les habitants et la forêt naturelle de Nyungwe actuellement devenue Parc national et inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Pendant longtemps, cette forêt, riche en faune et en flore, a été le théâtre d’un braconnage intensif, considéré comme une source de revenus pour certaines familles locales. Claver, profondément marqué par la richesse et la beauté naturelle de la forêt depuis son enfance, a décidé d’agir pour préserver ce trésor. Les résultats de son dévouement parlent d’eux-mêmes.
Ce matin, Claver Ntoyinkima, en tenue de guide, bottes aux pieds, jumelles au cou, arpente les sentiers du parc national de Nyungwe situé à 200 km de la capitale, Kigali. Derrière lui, des touristes enthousiastes sont à l’affût du moindre chant d’oiseau. Entre des descentes dangereuses et d’escarpements épuisants, offrant des vues larges sur le paysage environnant, on savoure l’air frais qui émane des arbres majestueux du parc et le chant des oiseaux qui résonne ici et là, apportant une touche de vie à ce paysage tranquille.
Claver Ntoyinkima a 52 ans. Un âge qui témoigne ses 25 ans d’engagement au service de la nature. Il a grandi aux abords du parc, nourrissant son amour pour la biodiversité par la passion que lui inspirait son grand frère, alors travailleur dans le parc. Il dit : « Mon attachement à la biodiversité remonte à mon enfance, renforcé par des projets de conservation auxquels j’ai participé dès mon jeune âge. »

En effet, c’est en 2009 qu’il s’engage pour la conservation communautaire. Grâce à un projet pour la conservation de Nyungwe (PCFN) financé par la « Wildlife Conservation Society », il est introduit comme formateur temporaire en conservation. Dans le cadre de ce projet, il sensibilise les communautés locales à l’importance de la conservation via les animateurs de conservation et les clubs éducatifs en milieu scolaire et communautaire. Il mène ainsi une lutte sur tous les fronts : décourager le braconnage et éduquer les jeunes pour former une nouvelle génération de leaders en conservation. Il explique : « Si les riverains ne sont pas sensibilisés, tous les efforts sont vains. » Cette passion le propulsera plus tard à gravir les échelons : ami du parc, formateur temporaire, réceptionniste, puis guide du parc.
M. Ntoyinkima explique que son action a pour objectif de sensibiliser les braconniers à l’importance de préserver la richesse du parc tout en leur offrant des alternatives plus rentables. Il les accompagne dans l’intégration de coopératives où ils apprennent l’importance du parc, tant pour ses riverains que pour la communauté nationale et internationale. Ils découvrent la valeur des espèces animales et végétales qui y habitent, les dangers liés à leur destruction et les sanctions pénales encourues par ceux qui se livrent au braconnage. Par ailleurs, des alternatives au braconnage leur sont proposées : certains deviennent guides, porteurs de bagages, d’autres fabriquent des objets artisanaux qu’ils vendent aux touristes ou aux porteurs.
Édouard Bakundukize, 61 ans, ancien braconnier, explique qu’il était à la fois piégeur et creuseur illégal de minerais dans le parc. En 2010, Claver a organisé un club de protection de la biodiversité pour sensibiliser les anciens braconniers aux dangers du braconnage. Grâce à ce programme, financé par le Projet pour la Conservation de Nyungwe, des braconniers et leurs familles ont reçu des chèvres pour changer de mode de vie. Ils étaient alors 241 anciens braconniers, incluant chasseurs, creuseurs de minerais et poseurs de pièges. Il souligne que sans cette intervention, et vu la vitesse du braconnage dans le temps, certains animaux auraient disparu. Aujourd’hui, ils sont près de 500 membres engagés dans la protection du parc comme guides, porteurs ou dans l’entretien des sentiers du parc. M. Bakundukize est aujourd’hui convaincu de la nécessité de préserver la biodiversité. Il dit : « Je ne pourrais plus couper un arbre ni tuer un animal. Si je vois quelqu’un le faire, j’alerte aussitôt les autorités. »
Ces propos sont aussi confirmés par Lazare Nteziryimana, 48 ans, ancien braconnier. Mr. Nteziryimana raconte avoir débuté le braconnage en 1985, suivant l’exemple de son père chasseur. Au début, il capturait de petits animaux avant de s’attaquer à l’âge adulte à des proies plus grandes. « Je passais des semaines entières en forêt, à marcher pendant des heures, souvent la nuit, pour éviter d’être pris. Au lieu de m’amener à l’école, ma famille m’a laissé tôt aller à la chasse », avoue-t-il. C’est plus tard, en 2010, après avoir assisté aux séances de sensibilisation organisées par Claver, que Mr. Nteziryimana a commencé à envisager d’autres moyens de subsistance. Il a alors rejoint un club de conservation avec les autres braconniers convertis et a reçu des chèvres en guise de substitut à la chasse et s’est mis aussi à exploiter ses champs avec sa famille.
Grâce à ces efforts, beaucoup de braconniers ont peu à peu pris conscience des impacts négatifs de leur activité. « Les animaux sauvages sont une richesse nationale. Tuer un animal revient à priver le pays d’un futur touriste et donc d’une source de devises », affirme-t-il. La préservation de la faune attire les touristes, génère des revenus qui profitent directement aux communautés locales. Il évoque des projets tels que la construction d’un réseau d’eau potable financé par les recettes du tourisme, la construction des écoles ainsi que le soutien aux artisans locaux qui vendent leurs produits aux touristes. « Pour moi, ces infrastructures valent beaucoup plus que l’argent que j’aurais gagné en chassant », dit-il.
Chaque année, l’Office Rwandais de Développement en charge des parcs alloue 10% des revenus générés par le tourisme aux communautés voisines des parcs.
Protais Niyigaba, le manager du parc, confirme que grâce à l’action de Claver, plusieurs anciens élèves des clubs de conservation sont devenus gardes forestiers et guides. Son travail a contribué à la réduction du braconnage et renforcé la coexistence entre les habitants et le parc. Ntoyinkima, dont le nom signifie en Kinyarwanda « j’ai eu la chance de ramasser un singe », incarne ce lien profond avec le parc et il en est convaincu : « Si l’on analysait mon sang, on y trouverait sans doute l’ADN de Nyungwe. »
En reconnaissance de son engagement, Claver a reçu en novembre dernier le prestigieux Tusk Wildlife Ranger Award, décerné par le Royaume-Uni. Cette distinction s’accompagne d’une subvention de 30 000 livres sterling, qui lui permettra de poursuivre ses initiatives de conservation.
Mais pour lui, humblement, cette reconnaissance ne se résume pas à un trophée ou à une somme d’argent. Elle est une confirmation que chaque effort compte, que chaque vie sauvée, chaque braconnier reconverti, chaque enfant sensibilisé, participe à quelque chose de plus grand.

