Le ministre Bizimana dénonce la tentative de réhabilitation du régime Habyarimana
Le Dr Jean Damascène Bizimana répond aux affirmations de Jean Léon Habyarimana, visant à effacer le passé autoritaire et discriminatoire de son père.
Depuis quelques jours, les réseaux sociaux s’enflamment autour des déclarations de Jean Léon Habyarimana, fils de l’ancien président rwandais Juvénal Habyarimana. Sous le compte @haby_haby2 sur la plateforme X, il s’efforce de présenter le régime de son père comme un modèle de paix, d’unité et de prospérité.
Face à cette réécriture de l’histoire, le ministre de l’Unité nationale et de l’Engagement civique, le Dr Jean Damascène Bizimana, a répliqué point par point, dénonçant une entreprise de désinformation visant à glorifier un régime marqué par la terreur, la discrimination et la persécution.
Pour le Dr Bizimana, aucune falsification ne saurait masquer les faits: le régime de Juvénal Habyarimana, fondé sur la peur, la discrimination et la répression, a pavé la voie au génocide perpétré contre les Tutsi en 1994.
Un récit falsifié pour sanctifier un régime criminel
Selon Jean Léon Habyarimana, le Rwanda de son père aurait été “un pays en paix avec lui-même, respecté par ses voisins, où le bien-être des citoyens, l’éducation, l’unité nationale et la coopération régionale primaient sur les luttes de pouvoir”. Une vision idéalisée que le ministre Bizimana qualifie de mensongère et profondément insultante à l’égard des victimes du régime.
Pour le ministre, le régime Habyarimana n’a jamais incarné ni la paix, ni l’unité, ni le développement. Il rappelle que ce pouvoir s’est ouvert dans le sang et s’est achevé dans le génocide des Tutsi, ”le dernier du XXe siècle”. De 1973 à 1990, le Rwanda fut un État totalitaire, répressif et fondé sur une hiérarchisation ethnique institutionnalisée.
Bizimana illustre ses propos par plusieurs épisodes marquants, soulignant que le coup d’État du 5 juillet 1973, présenté comme un acte de salut public, s’est en réalité accompagné de purges sanglantes, d’arrestations arbitraires et de meurtres politiques. Dès février 1973, alors qu’il était ministre de la Défense, Habyarimana avait participé à l’expulsion systématique des Tutsi des écoles, universités et emplois publics et privés. Ce mouvement, appelé « déguerpissement », a touché entre 1 600 et 2 000 personnes, selon le journal Kinyamateka du 18 septembre 1973.
Un pouvoir autoritaire et répressif
Une fois installé au pouvoir, Habyarimana ne tarda pas à se retourner contre ses anciens compagnons du régime Kayibanda. Plus de 70 hauts responsables du PARMEHUTU furent arrêtés, détenus dans des conditions inhumaines et exécutés sans procès dans les prisons de Ruhengeri et Gisenyi, sous la supervision de proches du président, notamment Protais Zigiranyirazo, son beau-frère.
Les prisonniers étaient privés de nourriture et de lumière et forcés de vivre dans des cellules insalubres. Certains furent contraints de manipuler les excréments d’autres détenus avant de manger, un traitement digne de la torture. Le procès du major Théoneste Lizinde, en 1985, confirma la brutalité de ces méthodes.
Le Dr Bizimana évoque également l’assassinat de l’ancien président Grégoire Kayibanda et de son épouse, morts en détention à Kavumu (Muhanga), gardés par les hommes du colonel Élie Sagatwa, oncle de Jean Léon Habyarimana. « Est-ce cela la paix dont vous parlez ? », interroge le ministre.
Même les dignitaires militaires n’échappaient pas à la répression : le colonel Alexis Kanyarengwe, après avoir fui le pays, vit sa famille persécutée, ses proches emprisonnés et ses amis accusés à tort de lui envoyer de l’argent. Parmi eux, le Dr Aloys Sebiziga fut détenu plus de deux ans sans fondement juridique, son procès orchestré par des figures militaires qui deviendront plus tard les planificateurs du génocide.
Une politique de division et de discrimination systémique
Sous Habyarimana, l’unité nationale n’était qu’un slogan vide, souligne Bizimana. En septembre 1973, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Alexis Kanyarengwe, avait reçu pour mission de veiller à ce que les Tutsi exclus des écoles et emplois ne soient jamais réintégrés.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes: entre 1974 et 1977, à l’Université nationale du Rwanda, seuls 21 Tutsi sur 501 diplômés, soit 4,19 %, réussirent à obtenir un diplôme. Même le quota discriminatoire de 9 % imposé aux Tutsi n’était pas respecté. Dans plusieurs facultés, leur présence fut totalement effacée.
La marginalisation s’étendait à tous les niveaux : aucun Tutsi ne figurait parmi les dix préfets du pays entre 1973 et 1992, et la représentation ministérielle se limitait à un ou deux postes symboliques. Sur 70 députés, un seul appartenait à l’ethnie tutsie.
L’armée et les services de sécurité obéissaient à des règles ouvertement racistes. Les officiers ne pouvaient épouser des femmes tutsi, sauf après enquête approfondie des services de renseignement. Le recrutement, lui, obéissait à des quotas stricts: dans la fonction publique et les entreprises d’État, les Tutsi étaient confinés à des emplois subalternes.
À titre d’exemple, le ministre Bizimana révèle les statistiques officielles de 1992 qui en témoignent:
- BNR : 550 employés dont 54 Tutsi ;
- SONARWA : 303 employés dont 31 Tutsi ;
- ONATRACOM : 645 employés dont 79 Tutsi ;
- OCIR-Café : 662 employés dont 31 Tutsi ;
- ONAPO : 251 employés dont 7 Tutsi ;
- OPROVIA : 354 employés dont 41 Tutsi.
Les rares Tutsi employés n’occupaient que des fonctions modestes comme chauffeurs, secrétaires, commis ou jardiniers.
Les réfugiés tutsi, exclus à jamais de la nation
L’exclusion allait au-delà des frontières: les réfugiés tutsi, chassés par les violences de 1959, étaient considérés comme des traîtres indésirables. Habyarimana poursuivit la politique de son prédécesseur en leur retirant tout droit de retour et toute propriété.
Une circulaire du 25 décembre 1973, signée par les ministres Kanyarengwe et Bonaventure Habimana, stipulait que les biens des réfugiés seraient confisqués et que les anciens propriétaires ne pourraient jamais revendiquer leur retour. Le texte osait accuser les exilés d’être seuls responsables de leur dispersion.
Le 22 mai 1975, une autre lettre ministérielle fixait même un délai de deux mois pour appliquer ces spoliations. Les biens non réutilisés dans l’intérêt public pouvaient être vendus aux enchères ou redistribués aux partisans du régime. “Est-ce là la paix, l’unité et la justice que vous vantez?”, questionne Bizimana, soulignant le cynisme d’un système bâti sur l’exclusion et la haine.
Une entreprise de réhabilitation vouée à l’échec
Le ministre conclut que la tentative de Jean Léon Habyarimana de réhabiliter le régime de son père relève d’une stratégie de manipulation mémorielle visant à légitimer un passé criminel. “Ce discours nostalgique cherche à effacer la mémoire des victimes et à reblanchir l’histoire”, dénonce-t-il.
Il finit par prévenir que d’autres volets suivront pour démontrer, documents à l’appui, les échecs du régime Habyarimana dans tous les secteurs: politique, économique, social et diplomatique. “La paix, l’unité et le développement ne peuvent s’enraciner dans le mensonge”, conclut-il.

