“Plus jamais ça” doit être une promesse vivante: Ibuka marque 30 ans de mémoire et de résilience
Réunis à Rusororo le 8 avril 2026, rescapés, autorités, partenaires et membres du corps diplomatique ont commémoré les 30 ans de l’association Ibuka. Dans un contexte marqué par la conference internationale sur la prévention du genocide, les interventions de la Première Dame Jeannette Kagame, du président d’Ibuka Dr Philbert Gakwenzire et des panélistes ont retracé trois décennies d’engagement, tout en appelant à une vigilance constante face aux défis persistants de la mémoire et de la justice.
Devant une assemblée attentive, la Première Dame du Rwanda, Jeannette Kagame a livré un discours à la fois poignant. Elle a rappelé que les premiers mots entendus par de nombreux rescapés à la fin du génocide — “Baho ntugipfuye” (Vis, tu n’es plus condamné à mourir ) — ont marqué le début d’un long chemin de reconstruction.
Pour elle, le mot “Ibuka” incarne une responsabilité collective: celle de se souvenir pour préserver l’humanité. “Une société qui n’a pas de mémoire est vouée à disparaître”, a-t-elle insisté, soulignant que la commémoration n’est ni un fardeau ni une distinction, mais une nécessité.
Citant l’écrivain Martin Gray, elle a rappelé que rester fidèle aux disparus, c’est continuer à faire vivre leur mémoire à travers les vivants. Dans cette perspective, elle a salué le courage des rescapés, les remerciant d’avoir choisi de vivre malgré les blessures, afin que les victimes ne sombrent pas dans l’oubli.
Elle a également rendu hommage aux fondateurs d’Ibuka, qui ont su, dans un contexte marqué par la douleur et le chaos, poser les bases d’une organisation dédiée à la mémoire et à la solidarité. Leur engagement a permis de transformer une tragédie nationale en un socle de reconstruction collective.
Cependant, la Première Dame a tenu à mettre en garde contre tout relâchement. Elle a dénoncé les tentatives persistantes de négation et de déformation de l’histoire, appelant à une vigilance permanente.
S’adressant particulièrement aux jeunes, elle a insisté sur la nécessité de défendre les acquis du pays: “Ne jamais considérer la paix comme acquise. ‘Plus jamais ça’ doit être une promesse vivante, un engagement quotidien.”
Elle a enfin mis en avant la force du pardon, présenté comme un acte de courage et de libération intérieure, indispensable à la construction d’une société réconciliée.
Trente ans d’actions au service des survivants et de la justice
Prenant la parole, Philbert Gakwenzire a retracé le parcours d’Ibuka depuis sa création en 1995. Il a rappelé que l’organisation est née de la volonté des survivants de se reconstruire et de défendre leurs droits, dans un pays encore profondément meurtri.

L’assemblée fondatrice, réunie en décembre 1995, comptait 152 membres et 16 associations. Dès le départ, trois priorités ont été définies: améliorer les conditions de vie des survivants, préserver la mémoire des victimes et œuvrer pour la justice.
Au fil des années, Ibuka a développé une action multidimensionnelle. Dans le domaine social, l’association a contribué à l’accès à l’éducation, à la santé et au logement, tout en soutenant l’autonomisation économique des rescapés.
Sur le plan judiciaire, elle a joué un rôle important dans les juridictions gacaca, au Tribunal pénal international pour le Rwanda ainsi que dans les procès menés à l’étranger.
La mémoire reste au cœur de ses activités, à travers l’organisation des commémorations, l’inhumation digne des victimes et la transmission de l’histoire par des témoignages, des œuvres artistiques et des chants.
Dr Gakwenzire a également évoqué la récente fusion des associations AERG, GAERG et Ibuka, intervenue en 2024, comme une étape clé pour renforcer l’efficacité et la cohérence des actions. Il a insisté sur la nécessité de poursuivre la lutte contre l’idéologie génocidaire, qui persiste dans certaines régions et au niveau international.
Rendant hommage au leadership de Paul Kagame, il a conclu en réaffirmant l’engagement d’Ibuka à œuvrer pour que de telles tragédies ne se reproduisent jamais.
La transmission aux jeunes au cœur des échanges
La réflexion s’est prolongée lors d’un panel réunissant notamment Dr Rose Mukankomeje et Landouald Gahamanyi autour des enjeux de transmission et d’éducation.
Le témoignage de Gahamanyi a illustré de manière concrète l’engagement des acteurs de terrain. Il a remercié le directeur de l’école secondaire de Hanika, dans le district de Nyanza qui a accueilli plus de 600 enfants rescapés après le génocide, leur permettant de poursuivre leur scolarité dans un contexte particulièrement difficile. Son action a été saluée comme un exemple remarquable en période si difficile.
De son côté, Rose Mukankomeje a insisté sur le rôle central de l’éducation dans la préservation de la mémoire. Elle a appelé les jeunes à s’approprier l’histoire du pays, à la comprendre en profondeur et à la transmettre fidèlement. Elle a également plaidé pour un renforcement de l’enseignement de l’histoire dans les établissements scolaires.
Les échanges ont également mis en avant la nécessité de promouvoir un leadership intègre, de lutter contre la corruption et de défendre les valeurs de justice et d’équité. Pour les intervenants, il s’agit de conditions essentielles pour écrire une nouvelle page de l’histoire du Rwanda.
Dans le même esprit, Landouald Gahamanyi a rappelé l’importance de l’amour de la patrie et de la vigilance, afin d’éviter toute rechute dans les dérives du passé.
Ponctuée par des chants commémoratifs interprétés par une chorale réunissant des artistes rwandais dans la cérémonie qui a mêlé recueillement, hommage et réflexion.

