Nuit du 6 au 7 avril 1994 au CND: le témoignage poignant de Tito Rutaremara face au basculement du Rwanda
Récit recueilli par Mike Urinzwenimana, journaliste
Dans la nuit du 6 au 7 avril 1994, alors que le Rwanda bascule dans l’une des périodes les plus sombres de son histoire, les responsables du Front patriotique rwandais (FPR-Inkotanyi), cantonnés au Conseil national de développement (CND) à Kigali — aujourd’hui siège du Parlement — vivent des heures d’angoisse, d’incertitude et de décisions cruciales.
Hon. Tito Rutaremara, alors coordinateur du FPR-Inkotanyi et acteur direct de ces événements, livre un témoignage saisissant de cette nuit où tout a changé.
Le CND, carrefour d’échanges avant la tragédie
Avant cette nuit dramatique, le CND était un lieu de rencontres et d’échanges permanents. Diplomates, journalistes, représentants d’ONG, membres de la société civile et responsables religieux s’y rendaient régulièrement. De nombreux citoyens rwandais venaient également rencontrer les soldats du FPR-Inkotanyi et dialoguer avec eux.
Mais dans la nuit du 6 avril 1994, la situation bascule brutalement.
Lorsque l’avion du président Juvénal Habyarimana est abattu près de Kigali, l’information ne parvient pas immédiatement aux occupants du CND. Seul un soldat posté sur le toit du bâtiment signale avoir aperçu une lueur dans le ciel, sans pouvoir en identifier la nature.
Ce sont finalement les appels téléphoniques de civils, notamment des habitants proches de l’aéroport de Kanombe, qui confirment la nouvelle. Rapidement, les médias nationaux dont la RTLM, Radio Rwanda et les médias internationaux relaient l’information.
Les premiers massacres et une stratégie ciblée
Très vite, des appels alarmants affluent: des milices Interahamwe et des éléments de la garde présidentielle commencent à assassiner des Tutsi et des leaders politiques de l’opposition.
Selon Rutaremara, les premières cibles incluent notamment le Premier ministre et le ministre de l’Information. L’objectif est clair: empêcher toute communication officielle à la radio pour informer la population et rappeler les dispositions des accords de paix d’Arusha.
Ces accords prévoyaient, en cas de crise majeure, la réunion d’un comité politico-militaire mixte composé de représentants du gouvernement et du FPR pour décider des mesures à prendre. Mais cette procédure ne sera jamais respectée.
Le CND sous les tirs
Aux alentours de 22 heures, le CND est pris pour cible par des tirs. Les forces du FPR déploient immédiatement un dispositif défensif autour du bâtiment, notamment au niveau du rond-point stratégique, pour empêcher toute intrusion des forces gouvernementales.
Aucun soldat des FAR ne parviendra à pénétrer dans le périmètre.
À l’intérieur, la tension est extrême. Chacun tente de comprendre la situation, de recueillir des informations et de réagir face à l’ampleur des événements.
Des appels désespérés pour arrêter les massacres
Vers deux heures du matin, Tito Rutaremara entame une série d’appels téléphoniques pour tenter d’obtenir une intervention.
Il contacte d’abord Jacques-Roger Booh-Booh, représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies au Rwanda. Celui-ci affirme ne pas être informé de la situation.
Rutaremara appelle ensuite le général Roméo Dallaire, commandant de la MINUAR. Ce dernier lui indique qu’une réunion vient de se tenir à l’ambassade de France, réunissant plusieurs hauts responsables militaires et diplomatiques. Une structure militaire de crise aurait été mise en place, dirigée par le général Gatsinzi, assisté du général Ndindiliyimana.
Mais dans les faits, c’est Ndindiliyimana qui assure le commandement.
Une chaîne de responsabilités opaque
Contacté directement, le général Ndindiliyimana renvoie Rutaremara vers le colonel Théoneste Bagosora, présenté comme le seul capable de faire cesser les violences.
Rutaremara l’appelle immédiatement. Bagosora promet d’”examiner la situation” avant de raccrocher. Une heure plus tard, toujours aucune amélioration. Lors d’un second appel, il se contente de répondre: “la situation est grave”, avant de couper court à la conversation.
Ces échanges, restés sans effet, illustrent l’absence de volonté d’interrompre les massacres en cours .
Isolement total au matin du 7 avril
Au petit matin, toutes les lignes téléphoniques commençant par le chiffre 8 — celles utilisées dans la zone de Remera où se trouve le CND — sont coupées. Les responsables du FPR se retrouvent totalement isolés, incapables de communiquer avec l’extérieur.
Ils doivent désormais recourir à des moyens de communication alternatifs, notamment radio. Cette nuit-là, personne ne dort.
Le témoignage de Tito Rutaremara met en lumière une réalité brutale: dès les premières heures suivant l’attentat contre l’avion présidentiel, les massacres étaient déjà en cours, organisés et ciblés.
Malgré les appels à l’aide et les tentatives d’alerte, aucune action concrète n’a été entreprise pour les stopper.
Cette nuit du 6 au 7 avril 1994 restera à jamais comme celle où le Rwanda a basculé dans l’horreur.

