Paris – “Leur seule présence aurait suffi à nous protéger”: Jeanne Uwimbabazi raconte l’abandon des Casques bleus face aux réfugiés tutsi à l’ETO de Kicukiro
À l’occasion de l’inauguration du mémorial dédié aux victimes du génocide perpétré contre les Tutsi à Paris, mardi 2 juin 2026, Jeanne Uwimbabazi, âgée de 16 ans en 1994, a pris la parole au nom des rescapés. Dans un témoignage de 18 minutes et 42 secondes, empreint d’émotion et de mémoire, elle est revenue sur son parcours de survivante, des premiers jours des massacres à sa reconstruction en France. Elle y a également lancé un appel aux autorités françaises en faveur d’une justice plus proche des victimes et des rescapés.
La UNE vous propose l’intégralité de ce témoignage.
Une enfance brutalement interrompue
Monsieur les Présidents de la République,
Madame la Première Dame,
Chers invités,
Chers rescapés,
Il y a trente-deux ans, presque jour pour jour, le 5 juin 1994, j’atterrissais à Orly avec 31 autres enfants. Nous étions grièvement blessés.
À l’initiative de Médecins du Monde, nous avons été évacués en France afin de recevoir les soins médicaux dont nous avions besoin.
Je me souviens que tout semblait irréel, presque dénué de sens. Ce n’était pas que j’ignorais la chance qui m’était offerte sur le plan médical, mais plutôt que j’étais encore plongée dans cet horizon propre au génocide où la réalité ordinaire peine à retrouver sa place.
Je savais seulement que ce que nous venions de traverser nous dépassait. Nous venions de survivre au crime absolu, le génocide perpétré contre les Tutsi. Cette réalité ne pouvait être confinée au silence. Témoigner relevait presque d’un impératif de résistance contre l’oubli et l’effacement auxquels nous étions promis.
Mais comment témoigner ? Même 32 ans plus tard, les mots restent insuffisants pour dire ce que signifie être confronté au crime de génocide. C’est une expérience qui échappe à toute représentation. Comment se représenter ce que fait la perte d’un million de personnes à l’échelle individuelle et nationale ? Quel langage pourrais-je trouver pour dire le drame que constitue la perte de trois générations de ma famille dans le même espace-temps ?
Ainsi, au contact d’une telle dévastation, les mots se rétrécissent. Ils ne parviennent ni à restituer les violences que nous avons subies, ni même à mesurer l’étendue de la perte.
Les derniers jours avant la tragédie
J’avais 16 ans. Je vivais à Kigali avec ma famille. C’étaient les vacances de Pâques. Nous préparions avec beaucoup de joie le baptême de ma petite nièce Hornella, âgée de 11 mois, première petite-fille de la famille. La cérémonie devait se tenir le dimanche 10 avril.
Le 6 avril, je devais partir chez ma grande sœur dans le quartier de Nyamirambo afin de m’occuper de ma petite nièce et permettre à ses parents de finaliser les derniers préparatifs du baptême.
Mon oncle Joseph était de passage chez nous pour une seule nuit. J’ai donc reporté mon départ au lendemain afin de passer un peu de temps avec lui. Nous l’adorions. Si j’avais été chez ma grande sœur, probablement que je ne serais pas là devant vous.
La soirée s’est déroulée normalement. Nous avons dîné puis nous sommes allés nous coucher.
Vers 22 h 30, la personne qui travaillait à la maison est venue réveiller mes parents pour leur annoncer que l’avion du président Habyarimana venait d’être abattu et que des miliciens Interahamwe érigeaient déjà des barrières à l’entrée du quartier.
La fuite et la mort de son père
Le 7 avril, très tôt, vers 5 heures du matin, papa nous demande de quitter la maison familiale parce que cela devenait dangereux pour nous, afin d’aller nous cacher avec ma tante et sa famille dans une maison en construction à proximité de leur domicile.
Lui et mon oncle Joseph restent à la maison, pensant que la situation finirait par se calmer.
Quelques heures plus tard, papa sera assassiné devant notre domicile par des militaires de l’armée rwandaise. Mon oncle Joseph parvient à s’enfuir.
Nous allons prendre la fuite à notre tour et, dans la panique, je perds de vue les membres de ma famille.
Nous avions tous en tête que la seule chance de survie était de gagner une des bases des militaires de l’ONU, la MINUAR, située à environ 500 mètres à l’École Technique Officielle (ETO). Mais le quartier était sous le contrôle des miliciens et des militaires de l’armée rwandaise, rendant tout déplacement dangereux.
Alors je demande à une famille voisine hutu de me cacher. Elle refuse. La suivante accepte, mais dès le lendemain, elle me demande de partir car ma présence représente une menace pour eux.
Le refuge à l’ETO
Je tente alors de me diriger vers la base des Casques bleus.
Arrivée vers la route principale menant à l’ETO, un Casque bleu posté à l’entrée me fait signe de me dépêcher. Une fois auprès des militaires, il a fallu finalement négocier pour qu’il m’autorise à entrer dans l’école.
À partir de ce moment-là, j’ai la certitude que je suis sauvée.
Mon inquiétude concerne désormais ma famille, qui finit par arriver également à l’école. Nous n’avons pas de nouvelles de ma grande sœur Yvonne, âgée de 26 ans, de son mari Laurent, âgé de 36 ans, ni de leur petite fille, qui habitaient dans le quartier de Nyamirambo.
Je me rassure en pensant que mon beau-frère, employé au PNUD, pourrait avoir été évacué avec sa famille aux côtés de ses collègues internationaux. Il n’en sera rien.
Pendant les quelques jours que je passe à l’ETO, nous observons les soldats de l’ONU effectuer des allers-retours, ramenant des civils occidentaux de leurs domiciles vers l’école.
Le 11 avril 1994 : l’abandon
Arrive le 11 avril.
Dans la matinée, nous voyons ces derniers préparer leurs affaires en vue d’un départ, y compris les religieux en charge de l’école.
L’organisation des départs se déroule dans une tension palpable. Certains Rwandais en possession d’un passeport tentent de figurer sur la liste d’évacuation. Un ministre de l’opposition, Boniface Ngulinzira, présent à l’école avec sa famille, demande également à partir, mais les Casques bleus refusent, jugeant son évacuation dangereuse pour eux.
La peur commence à gagner certains d’entre nous devant cette nervosité inhabituelle des Casques bleus. Nous savons, et ils savent aussi, que les miliciens encerclent toujours l’école.
Nous leur demandons s’ils vont eux aussi partir. Ils nous répondent qu’ils vont rester encore trois semaines et que, peut-être, ils seront ensuite relevés.
Vers 13 heures, les civils occidentaux montent dans les véhicules et partent vers l’aéroport de Kigali, escortés par les camions des Casques bleus.
Nous sommes environ 2 000 personnes réfugiées dans cette école, essentiellement des Tutsi.
Après leur départ, les militaires de l’ONU restés avec nous montent un stratagème. Ils nous invitent à entrer dans les bâtiments en nous disant que le déjeuner va être servi.
Les gens commencent à entrer. Pendant ce temps, les Casques bleus chargent leurs camions avec une extrême nervosité.
Une jeep militaire arrive à ce moment-là, avec trois militaires français à l’intérieur.
Les militaires de la MINUAR commencent alors à démarrer leurs véhicules pour partir.
Un moment de panique se crée. Les gens crient. D’autres sont dans un état de sidération.
Alors nous nous mettons en travers de leurs camions. D’autres s’accrochent aux véhicules. Et là, ils tirent en l’air.
À ce moment-là, nous ne savons pas s’ils sont en train de nous tirer réellement dessus.
Nous nous couchons par terre. D’autres se mettent à courir dans tous les sens.
Un des Casques bleus nous dit de les laisser partir et que les militaires français allaient rester avec nous.
Ils démarrent les camions à toute allure, précédés par la jeep française.
Tous s’en vont.
Ils nous abandonnent. Ils avaient reçu l’ordre.
Leur seule présence aurait suffi à nous protéger.
Après un tel acte, il y a encore des questions qui sont restées sans réponse. Je me demande toujours quelle a été la chaîne de responsabilité. Pourquoi les responsables ont-ils bénéficié d’une impunité totale et poursuivi leur carrière sans avoir à rendre des comptes ?
Le massacre de Nyanza
L’instant d’après, des militaires et des miliciens étaient déjà là.
Ils nous ont d’abord regroupés près de l’usine Sonatubes, puis nous ont fait marcher jusqu’au quartier de Nyanza, à Kicukiro.
Et là, ils ont fait « le travail », comme ils disaient.
Tout le monde s’est disloqué à cet endroit-là.
J’ai perdu mes voisins tutsi, mes amis que je connaissais depuis la maternelle, les amis de mes parents et, bien sûr, ma propre famille : ma mère Angeline, qui avait 46 ans, ma sœur Marie-Josée, qui avait 19 ans, mes oncles, mes cousins, mes cousines… La liste est longue.
Très peu de personnes ont survécu.
À ce moment-là, je n’étais pas encore blessée.
À la tombée de la nuit, quelques-uns d’entre nous avons tenté de nous cacher dans un petit bois aux alentours.
Puis nous avons été retrouvés le lendemain.
Nous avons été blessés à la machette et certains n’ont pas eu la chance de survivre.
Le salut venu du FPR
Le surlendemain, allongés dans les herbes, nous avons encore entendu des pas s’approcher de nous.
Quelqu’un m’a touché la joue.
J’ai ouvert les yeux.
C’était un soldat du FPR.
Ils m’ont transportée d’abord dans une maison située aux alentours.
L’un des soldats, prénommé Victor, je crois, est resté quasiment la moitié de l’après-midi à tenter de me nourrir patiemment.
Il m’a littéralement insufflé la vie là où moi-même je ne voulais plus y croire.
Plus tard, ce sera le capitaine Evode qui se démènera pour trouver des solutions à nos multiples difficultés avec gentillesse.
Nous avons été amenés à l’hôtel Rebero, situé sur les hauteurs de Kigali, réquisitionné par le FPR pour y loger des rescapés.
Ils nous ont donné des vêtements propres. Ils nous ont soignés avec les moyens du bord tout en continuant à se battre contre les génocidaires.
Durant notre traversée des ténèbres, ils ont représenté à nouveau l’humanité.
Ils nous ont arrachés à l’anéantissement.
« Nous vous devons notre vie »
Alors, Monsieur le Président de la République française,
Chers invités,
Pour la première fois depuis 32 ans, permettez-moi d’exprimer à Monsieur le Président du Rwanda, Paul Kagame, et à ses hommes, ma plus profonde reconnaissance.
Nous vous devons notre vie.
Merci.
Reconstruire sa vie en France
Par la suite, nous avons été évacués au CND, puis au camp de Byumba, une région qui avait été sécurisée par le Front patriotique rwandais.
J’ai quitté cet hôpital le 10 juin, accompagnée par le personnel de Médecins du Monde, pour venir me faire soigner en France.
Dans le sud de la France, j’ai été accueillie dans une famille d’accueil devenue ma nouvelle famille.
Grâce à elle, j’ai pu trouver les ressources nécessaires pour me reconstruire et vivre pleinement ma vie.
Comme je le disais précédemment, j’ai souhaité témoigner très tôt, dès que ma santé me l’a permis, pour que le monde sache.
Mais également parce qu’en France, dès la fin du génocide perpétré contre les Tutsi, nous nous sommes heurtés, particulièrement ici, à un puissant négationnisme.
Alors nous allons témoigner encore et encore aux côtés de l’association Ibuka, car un proverbe rwandais dit : “Ukuri guca mu ziko ariko ntigushya” — “La vérité traverse le feu mais ne brûle pas”.
Un mémorial pour transmettre
Aujourd’hui, nous éprouvons une grande satisfaction et un profond soulagement devant l’existence de ce mémorial, ici à Paris et en ce lieu même.
Son édification constitue d’abord une forme de réparation symbolique face à l’entreprise d’anéantissement qui nous visait.
Il réinscrit durablement la présence des personnes disparues dans l’espace public.
Il constitue une œuvre pédagogique, un espace de questionnement permanent adressé à nos contemporains.
C’est une œuvre de transmission destinée aux générations futures. Elle offre aux plus jeunes la possibilité de comprendre, de questionner et d’apprendre.
Pour toutes ces raisons, je tiens à vous adresser, Monsieur le Président de la République française, mes sincères remerciements pour avoir rendu possible la réalisation de ce mémorial.
Un appel pour une justice au plus près des victimes
Nous savons également que le chemin de la réparation passe nécessairement par la justice.
À cet égard, la condamnation en France de plusieurs responsables du génocide constitue une avancée importante.
Toutefois, permettez-moi de formuler ici un vœu :
Que les prochains procès relatifs aux crimes commis durant le génocide se déroulent dans les lieux où ils ont été commis et devant les principaux concernés.
Il est essentiel que les familles des rescapés et des victimes puissent assister, si elles le souhaitent, aux procès des individus poursuivis pour génocide.
Il est difficilement concevable qu’ils se tiennent devant des salles d’audience ici en France parfois presque vides, donnant le sentiment que la justice s’exerce à distance de celles et ceux qui ont subi les crimes jugés.
La justice constitue aussi un espace de confrontation entre les faits, les auteurs des crimes et les victimes.
Et c’est précisément de ces moments-là qu’ils sont privés, alors qu’ils sont si nécessaires au travail de deuil.
Je vous remercie.
NDLR: Nous avons reproduit intégralement le récit de Jeanne Uwimbabazi, en y insérant des intertitres afin de faciliter la lecture, sans en altérer le contenu.

